samedi 29 juin 2019

Intuition, Connaissance, Poésie et Philosophie (4)

De l'Intuition en Philosophie - 4ème partie 

Pour Spinoza (Néerlandais 1632 – 1677), l'intuition est la connaissance immédiate, unique source de vérité dans la réflexion théologique.



Baruch Spinoza


L'Intuition n'a pas besoin de pensée discursive, de comparaison et de conclusion. L'Intuition permet cette compréhension immédiate. Cette connaissance permet de "sentir et d'éprouver notre éternité". La raison ne peut pas amener la Connaissance de Dieu et ni "nous conduire à l'état bienheureux".(1)

Selon Spinoza, "Notre âme en tant qu'elle perçoit les choses d'une façon vraie est une partie de l'intelligence infinie de Dieu." et "Une chose est perçue par sa seule essence quand par cela même que je sais quelque chose, je sais ce que c'est de savoir quelque chose ou quand, par la connaissance que j'ai de l'essence de l'âme, je sais qu'elle est unie au corps." 


La science intuitive est la connaissance du 3ème genre, et permet d'atteindre "la suprême joie", la félicité d'union de l'âme et de Dieu, la béatitude.
"Le troisième genre de connaissance progresse de l'idée adéquate de l'essence des choses ; et plus nous comprenons les choses de cette façon, plus nous comprenons Dieu ; et par suite la suprême vertu de l'esprit, c'est-à-dire, la puissance ou la nature de l'esprit, autrement dit son suprême effort, c'est de comprendre les choses par le troisième genre."
Spinoza dans le Traité de la réforme de l'entendement, présente 4 approches complémentaires de tous les  modes de perception : 
I. Il y a une connaissance par ouï-dire, c'est-à-dire : librement identifiée et qualifiée par chacun.II. Il y a une perception dite « empirique », par laquelle, éprouvant une sensation ou un sentiment communément partagés par d'autres individus, nous le fixons comme « acquis ». Cette perception n'est pas élaborée par notre entendement, mais elle est néanmoins validée dans la mesure où aucun fait contradictoire ne lui paraît opposable.III. Il y a une perception dite « déductive », qui consiste à conclure de manière cohérente et rationnelle qu'un fait observé s'est produit. Le raisonnement nous mène alors à clarifier un principe, mais pas l'origine de ce dernier.IV. Enfin il y a une perception dite « essentielle » ou « élémentaire », en vertu de laquelle nous saisissons l'essence même de la chose perçue. Percevoir cette chose revient donc, ici, à en percevoir l'essence ou principe premier.»


Pour Kant (1724 - 1804), l'intuition et les concepts sont les clés de la Connaissance, intuition par le moyen de la sensation et de l'expérience.


sensation et expérience
Kant

Il rejette l'intuition intellectuelle. Pour lui la connaissance est du domaine de l'expérience. 
Christian Godin, philosophe, au sujet de Kant écrit "Kant dégage deux facultés de connaissance : la sensibilité et l'entendement (on dirait : l'intelligence). Il n'y a pas pour Kant, de faculté suprasensible et supra-intellectuelle (comme l'intuition) susceptible de nous mettre en contact directement avec l'absolu des choses. A ces deux facultés, sensibilité et entendement, correspondent les deux parties de la théorie transcendantale des éléments : l'esthétique transcendantale et la logique transcendantale."

La sensibilité reste dans le temps et l'espace, et le philosophe ne peut pas connaître les choses dont il n'a pas l'expérience, comme la métaphysique, l'immortalité, l'âme, la liberté, l'univers infini. Comme le souligne Christian Godin, "c'est une banalité de dire que ce qui paraît impossible à une époque est fort possible à une autre."

Par la suite, des philosophes allemands, comme Schelling et Hegel au 18ème siècle retrouvent cette idée de l'intuition intellectuelle. 


Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling

D'ailleurs Schelling s'inspire des philosophies indiennes qui apparentent l'Être à l'Absolu, la pure éternité. Il croit en la réalité de la prémonition, de la clairvoyance, de l'influence des astres et du monde des esprits.
Par contre, Hegel reste coincé dans la raison. 

Pour Victor Hugo (1802 – 1885) romancier, poète, homme politique et philosopheL'Intuition permet de voir l'humain, le surnaturel et le Divin, l'Infini.


Victor Hugo dans ses proses philosophiques, préface de mes œuvres et post-scriptum de ma vie1, écrit que la puissance du génie est de l'ordre de 3 regards comme le poète : l'observation qui s'applique à l'Humanité, l'imagination qui s'applique à la nature et l'intuition au surnaturalisme"Pour l’Humanité et la Nature, la Vision est observation ; pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition." Ce sont des facultés humaines. Le poète devient philosophe par l'observation, il est mage et créateur, par l'imagination, et par l'intuition «il est prêtre, et peut être révélateur. Révélateur de faits, il est prophète ; révélateur d’idées, il est apôtre. »


L'intuition est une faculté
Victor Hugo


Cette intelligence est sublimée, et point n'est besoin d'être religieux pour y accéder. Intelligence, puissance, amour, intuition, imagination, observation sont autant des qualités de l'homme que celles de Dieu. Dieu ne s'arrête pas à ces facultés. Les facultés de Dieu sont Infinies et elles sont en quantité infinie.« Dieu a une quantité infinie de facultés infinies. »

Pour regarder le dehors, c'est au dedans de soi qu'il faut regarder. L'Intuition permet de voir l'humain, le surnaturel et le Divin, l'Infini.
Ce qui fait défaut dans les religions, c'est le sentiment de l'infini. Alors que c'est le lien à l'infini qui est le plus important. Trop de dogmes, de croyances qui rendent absent l'Infini. Le paradis a ses palais, des jardins, Dieu a ses caractères, l'infini est limité par la pensée religieuse.
Autant la science que la religion sont identiques car elles expriment les deux côtés de l'Infini. « la Religion-Science, c'est l'avenir de l'âme humaine. »

Observation, imagination et Intuition s'augmentent en se combinant. Elles correspondent à 3 familles : "les moralistes, limités à l’homme ; les philosophes, qui combinent l’homme avec le monde sensible ; les génies, qui voient tout." Ni science féconde, ni poésie élevée sans intuition, affirme Victor Hugo. Contempler l'infini permet de bien voir l'homme et la nature. Celui qui interroge, aura des révélations.

Dans la 1ère partie des proses philosophiques, Victor Hugo annonce qu'elles constituent un livre religieux. La philosophie est associée à la religion, à la métaphysique. Pourtant Victor Hugo, ne pratique aucune religion écrite, ni adhère aux superstitions et pourtant il croit et il prie. Il respecte toutes les religions, même s'il redoute les comportements humains comme revers du Divin.

La nature est tellement immense, diversifiée, sur terre comme au ciel, dans les profondeurs des mers, des végétaux, des animaux, des hommes. Comment ne pas voir en cette immensité de la création, de l'Infini ? « L'être est un miracle innombrable. »

La science frissonne devant l'infini : géométrie, mathématiques, profondeur, perte de vue, immensité comme la mer et le ciel, calcul infinitésimal, asymptote et hyperbole, manifestation de l'incompréhensible...

Dans le chapitre « le goût », Victor Hugo présente l'intuition comme la seconde conscience donnée au poètes, avec l'inspiration lumineuse, la puissance inconnue guidant dans l'invisible. « le génie et le goût ont une unité qui est l'absolu, et une rencontre qui est la beauté. » (2)

Dans l'utilité du Beau, en fermant les yeux pour mieux voir, et en s'absorbant dans l'intuition, il médite sur la Beauté, voit la lumière « l'éblouissant spectre solaire de l'idéal apparaît. » et s'ouvre à un coeur nouveau.

Pour comprendre l'infini, le raisonnement se brise. Pour comprendre l'incompréhensible, seule l'intuition alliée à l'Intelligence de l'homme, arrive à voir l'infini. La Beauté manifeste Dieu, et irradie l'infini et le vrai.



L'intuition et l'intelligence de l'Homme voit l'Infini !
L'intuition est l'inspiration lumineuse des poètes,
la puissance inconnue guidant dans l'invisible.


Laissons parler Victor Hugo sur qu'est ce que l'Intuition ? 

Qu’est-ce que l’intuition ? Est-ce que l’intuition prouve quelque chose ? Vous qui m’interrompez, vous êtes-vous parfois replié en vous-même, plongeant vos yeux dans votre propre mystère, songeant et sondant ? Qu’avez-vous vu ? Une immensité. Une immensité, noire pour quelques-uns, sereine pour quelques autres, trouble pour la plupart. L’obscurité, dit Pyrrhon, la splendeur, dit Platon. En dehors de ces deux songeurs augustes, situés aux deux points extrêmes de la spéculation philosophique, presque tous les penseurs qui se recueillent et qui méditent aperçoivent en eux-mêmes (c’est-à-dire dans l’univers, car l’homme est un microcosme) une sorte de vide d’abord terrible, toutes les hypothèses des philosophies et des religions superposées comme des voûtes d’ombre, la causalité, la substance, l’essence, le dôme informe de l’abstraction, des porches mystérieux ouverts sur l’infini, au fond, une lueur. Peu à peu des linéaments se dessinent dans cette brume, des promontoires apparaissent dans cet océan, des fixités se dressent dans ces profondeurs ; une sorte d’affirmation se dégage lentement de ce gouffre et de ce vertige. Ce phénomène de vision intérieure est l’intuition. 
Je plains le philosophe qui dédaigne l’intuition. L’intuition est à la raison ce que la conscience est à la vertu : le guide voilé, l’éclaireur souterrain, l’avertisseur inconnu, mais renseigné, la vigie sur la cime sombre. Là où le raisonnement s’arrête, l’intuition continue.L’escarpement des conjectures ne l’intimide pas. Elle a de la certitude en elle comme l’oiseau. Dites donc à une hirondelle : prends garde, tu vas tomber ! L’intuition ouvre ses ailes et s’envole et plane majestueusement au-dessus de ce précipice, le possible. Elle est à l’aise dans l’insondable ; elle y va et vient ; elle s’y dilate ; elle y vit. Son appareil respiratoire est propre à l’infini. Par moments, elle s’abat sur quelque grand sommet, s’arrête et contemple. Elle voit le dedans.


Pour Victor Hugo, ne pas s'assujettir aux bibles, des Védas aux Korans car ces écrits sont terrestres. Par contre "l’obéissance aux lueurs intimes, la confiance aux irradiations infinies, la foi à la conscience, la foi à l’intuition, c’est la chose sacrée, c’est la respiration de l’air même du sanctuaire inexprimable, c’est la communication avec Dieu : sans intermédiaire, c’est la religion." La conscience sait, l'intuition voit et l'intuition prouve. Ceux qui consultent leur intuition seront bien informés, sentir par intuition, percevoir par intuition, est supérieur aux syllogismes. L'intuition amène à la certitude mystérieuse, "ce qu’elle m’enseigne, je le crois. Cela m’est montré par celui qui voit."


Humanité, Nature, Surnaturalisme sont les trois visions du poète.
L'inspiration et l'intuition gouvernent l'Art entièrement, "la tragédie comme la comédie, la chanson comme l’ode, le psaume comme la satire, l’épopée comme le drame."

En résumé - Pour Spinoza l'intuition est la source de vérité dans la connaissance de Dieu, pour Kant l'intuition est empirique, elle passe par la sensation et l'expérience, Schelling et Hegel retrouvent l'intuition intellectuelle. Pour Victor Hugo, là où le raisonnement s'arrête, l'intuition continue, elle voit le dedans. 

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